18 juillet 2006

Mort à Venise de Luchino Visconti (1971)

L’anéantissement d’un homme terrassé par la beauté.

Avec Dirk Bogarde (Gustav von Aschenbach), Björn Andresen (Tadzio), Silvana Mangano (mère de Tadzio)

Scénario de Luchino Visconti et Nicola Badalucco d’après Thomas Mann.

Le compositeur Gustav von Aschenbach descend de la gondole qui l’amène à son hôtel vénitien où il compte prendre quelques jours de repos loin de sa famille et de son art. Parmi les pensionnaires se trouve un jeune adolescent à la beauté hypnotique dont la présence va bouleverser les certitudes d’Aschenbach sur l’Art, sur la vie, jusqu’à engloutir la sienne.

Si la nouvelle de Thomas Mann laisse encore, près d’un siècle après sa parution en 1912, tout lecteur perplexe devant la quantité de tristesse que cette œuvre fait jaillir en lui-même, dont il ne soupçonnait pas l’existence et dont il serait bien incapable d’en expliquer l’origine, un lac de douleur sous terrain et silencieux découvert en soi au hasard d’une lecture a priori inoffensive, c’est bien du fait de son universalité. Luchino Visconti en a fait un film, Benjamin Britten un opéra, transmettant intacte l’émotion suscitée par l’œuvre chez le lecteur, le spectateur ou l’auditeur, quelle que soit la forme artistique par laquelle il l’aborde.

Le tour de force de Visconti est d’avoir su distiller imperceptiblement une tension dramatique permanente dans le climat de calme et de lenteur qui baigne Venise. La photo splendide et les superbes décors naturels servent d’écrin à la voluptueuse mélancolie dans laquelle va sombrer Aschenbach et la tension s’installe d’elle-même avec une remarquable économie de moyens : quasiment aucun dialogue, rien de démonstratif dans le jeu des acteurs. L’arrivée en gondole est une scène représentative : le clapotis répétitif, la silhouette noire du gondolier vue en contre-plongée, de la place d’Aschenbach au fond de la gondole, ses gestes chaloupés, son silence obstiné lorsque son passager s’adresse à lui, évoquent immédiatement Charon et la traversée du Styx, le décor est planté.

Le jeune éphèbe Tadzio ne prononce pas une parole, n’interprète aucun sentiment particulier, pourtant de chacune de ses apparitions se dégage un magnétisme vénéneux qui atteint le spectateur tout autant qu’Aschenbach. La beauté androgyne, troublante et mystérieuse de Björn Andresen, choisi par Visconti au terme de centaines d’auditions à travers toute l’Europe, contribue à faire de son personnage une entité abstraite, symbole de cette perfection qu’Aschenbach a recherché toute sa vie dans sa musique. Il n’en revient pas que Tadzio existe, que la perfection puisse se rencontrer au détour d’un hall d’hôtel, se suffisant à elle-même, simple produit de la nature. Cela ébranle totalement ses conceptions de l’Art et de la beauté : dans un flash-back (les seuls moments parlés du film) montrant une discussion animée au sujet de la place d’un compositeur dans le processus de création musicale, Aschenbach soutient que la beauté dans l’Art ne provient que des facultés intellectuelles de l’artiste, de son cerveau. On comprend qu’il cherche le contrôle absolu sur tous les aspects de son existence. Tadzio apparaît dès lors pour lui comme un prodige inespéré, inexplicable et par là même inaccessible. Il est l’incarnation de cette perfection qu’il s’est épuisé à chercher, sa raison de vivre. La rencontre avec Tadzio est pour lui la découverte du graal et dans le même temps la fin de toute perspective. Il n’aurait pas pu « composer » Tadzio, sa perfection est à jamais inaccessible, son seul espoir est de tenter d’approcher l’adolescent, d’être à son contact, de pouvoir continuer de l’admirer. Au terme de son séjour, il jubile lorsqu’un ennui ferroviaire l’oblige à rester à Venise et à regagner l’hôtel où Tadzio promène toujours sa splendeur immobile.

La ville est cependant en proie au choléra, des hommes s’effondrent, on badigeonne les murs à la chaux, Aschenbach s’enfonce dans sa béatitude morbide. Il rêve de sauver Tadzio, de l’emmener lui et sa famille loin de l’épidémie. Il se cache pour l’observer, le suit dans ces rues qui suintent déjà la mort. Au fur et à mesure que l’infection d’Aschenbach se déclare, que ses forces diminuent, les années qui le séparent de Tadzio se font plus pesantes : le vieil homme agonisant voit s’éloigner la jeunesse. Quand Tadzio virevolte, tourne gracieusement autour des arches du ponton, Aschenbach boîte, trébuche, s’effondre. Dans un sursaut désespéré, il se rend chez un barbier qui le maquille et lui teint les cheveux. Il ne semble pas se rendre compte du ridicule et du vulgaire du résultat. Il est à présent grimé à l’identique du musicien ambulant édenté, personnage repoussant rencontré au début du film. Il mourra sur la plage écrasée de soleil, le visage noyé de sueur et de larmes, dégoulinant du noir de sa coloration, tourné vers la mer miroitant de milles éclats d’un soleil que la silhouette de Tadzio, d’un geste du bras, viendra éclipser.

Mort à Venise parle des choses simples et universelles de l’inéluctabilité de la mort, de la jeunesse à jamais perdue, de la faillite des illusions face à la nature implacable. Ainsi peu importe qu’Aschenbach soit écrivain chez Mann ou compositeur chez Visconti (derrière Gustav von Aschenbach se cache d’ailleurs Gustav Mahler, ami de Thomas Mann décédé peu de temps avant l’écriture de la nouvelle, en prenant cette liberté et en choisissant la 5ème symphonie de Mahler comme accompagnement musical, Visconti se rapproche finalement de l’intention de Mann), l’important est le gouffre béant que cette œuvre met au jour dans l’intimité la plus profonde du spectateur : la certitude de sa propre mort.

Rien d’étonnant à ce que Visconti comme Britten aient adapté Mort à Venise à l’automne de leur existence : il ne restait cinq ans à vivre à Visconti à la sortie de son film, trois ans à Britten à la création de son opéra.

Rien d’étonnant non plus à ce que Björn Andresen ne se soit jamais remis d’un rôle aussi écrasant que celui de Tadzio. Après quelques apparitions dans d’obscurs téléfilms suédois et de vagues expériences musicales, sa dernière apparition médiatique fut sur l’antenne de Pink TV en 2004. Méconnaissable à 50 ans, le visage marqué, il est venu honorer le statut d’icône gay que certains n’ont pas manqué de lui coller et parler de Tadzio, de sa jeunesse, de sa beauté perdue. Tadzio est devenu Aschenbach.

Jean

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