18 juillet 2006

Harmony Korine, l’avenir sombre de l’Amérique.

Disons-le d’entrée : Harmony Korine n’est pas très connu en France, il n’y a pas (encore) la place qu’il mérite. On connaît tous Michael Moore (surtout depuis son engagement aux cotés des démocrates contre Bush, la notoriété a souvent un prix), Gus Van Sant et son regard attendri sur l’adolescence, Lynch et son Amérique duelle : trois réalisateurs dont les films ont des points avec Korine. Mais ce dernier est pour l’instant réservé aux connaisseurs du cinéma indépendant américain.

Et pourtant…

Du skate à l’hosto : chaotiques débuts.

Né en 1974 en Californie, son père est cinéphile, réalisateur de documentaire et trotskiste. Il arrivera au cinéma par le plus grand des hasard : après un semestre d’Anglais à l’Université, le voilà arpentant l’asphalte dans le but de devenir… skateur professionnel ! C’est sa rencontre, sur son « lieu de travail », avec le photographe Larry Clark qui va changer sa vie : Korine lui montre un scénario sur l’adolescence. Trois jours après, Korine a rédigé le scénario de « Kids », qui raconte la débauche d’un groupe d’adolescents. La critique est divisée, mais cela permet d’avancer vers la réalisation. Cela sera fait avec « Gummo », puis avec « The Diary of Anne Frank (Part Two) », enfin avec « Julien the donkey boy ». En cours de route, outre un clip pour le groupe Sonic Youth et un livre (« A Crackup at the Race Riots »), on relèvera l’avortement d’un projet expérimental : un film où Korine provoque racialement des individus dans la rues jusqu’à provoquer l’affrontement physique (« Fight Harm »). Après six rounds, le match se termine à l’hôpital.

Une société sans issue.

Pour caractériser le sens des films de Korine (surtout « Gummo » et « Julien… », qui sont relativement narratifs contrairement à « The Diary of Anne Frank (Part Two) »), certaines critiques ont parlé de regard porté sur les minorités, sur les exclus, les déclassés, les ados perdus et défoncés, en cherchant à y mettre un engagement quelconque pour le « réveil » de l’Amérique. Il faut pourtant briser cette illusion d’optique : Korine ne fait pas dans la dénonciation, ni dans le militantisme. C’est sans doute leurs propres bons sentiments que cherchaient à  y voir les commentateurs aux sorties des films.

Certes, on retrouve dans son cinéma une tendance au documentaire, ce qui pourrait le rapprocher de Moore dans « Roger and me » : les portraits de destins brisés suite à la fermeture des usines Flint peuvent tout à fait être comparés aux portraits de gens brisés après la tornade, dans la ville de Xenia (Ohio) dans Gummo.

Mais la marque permanente de tous ses films, c’est la le pessimisme, la noirceur, l’absence totale d’avenir : il n’y a pas de place pour l’espoir.

Caméra à l’épaule, lumière naturelle : c’est sans surprise que Korine rejoint le Dogme (manifeste signé par plusieurs réalisateurs pour établir certaines règles de tournage) juste avant la réalisation de « Julien the donkey boy ». La manière de filmer est saccadée : on passe rapidement sur des évènements importants, on s’attarde sur un détail en profondeur, comme pour sonder le quotidien.

« Gummo » : deux adolescents errent dans une ville six ans après la tornade, tuent les chats du quartier pour les revendre au responsable du supermarché du coin, qui lui-même les revend à un restaurant chinois. Ce mince fil directeur va servir de prétexte à la découverte d’une galerie de personnages fragiles. On aura beau chercher la solution : pour le réalisateur, la seule possibilité est de se débrouiller en attendant le lendemain. Deux sœurs (l’une incarnée par Chloë Sevigny, compagne de Korine) qui passent leur temps à se faire belles ne récolteront qu’un bout de voyage en voiture avec un quinquagénaire qui tentera une faveur en leur faisant croire qu’il a retrouvé leur chat qui a disparu. Un étrange gamin sorti de nulle part et y allant également traversera le film flanqué d’une paire d’oreilles de lapin.

Cette manière de montrer une désagrégation sociale n’est pas faite pour que l’on considère cet effondrement comme un phénomène minoritaire. Le destin de l’Amérique selon Korine est celui-ci : sans issue. D’une certaine manière, l’histoire de la ville de Xenia dans Gummo pourrait tout à fait être comparée au sort des habitants de Louisiane après le passage de l’ouragan Katrina.

La dualité : des personnages violents et fragiles.

Lynch montre la dualité de l’Amérique : d’un côté, l’esprit puritain, la réussite et le bonheur, de l’autre le vice, la violence, la luxure. Korine lui ne filme que la part sombre, comme l’annonce du déclin permanent et inéluctable. Les personnages sont par contre tout à fait duels : d’une violence et d’une fragilité extrême. Ce n’est pas un scoop : c’est bien quand l’effondrement social arrive que la violence quotidienne et absurde apparaît. Mais chez Korinne, ce trait est poussé à l’extrême. Les personnages vont commettre des actes atroces et en même temps, sont profondément blessés, virginaux, naïfs, innocents.

Dans « Julien the donkey boy », le personnage principale, ledit Julien, est schizophrène. Au début du film, on le voit s’attendrir sur une tortue trouvée dans un terrain vague puis étrangler tout d’un coup un enfant. Julien a six ans dans sa tête, une vingtaine dans son corps. Largué, il l’est comme toute sa famille. Partout, la violence et la fragilité des êtres meurtris. Un père (Werner Herzog lui-même, qui a pris contact avec Korine après la sortie de son premier film) à moitié dément, qui écoute « coo coo bird » en boucle, se drogue au sirop pour la toux et porte un masque à gaz. Une grand-mère (Joyce Korine, la propre grand-mère d’Harmony) qui ne vit que par son chien. La seule à être à peu près porteuse d’avenir est sa sœur enceinte (Chloë Sevigny) qui finira par perdre son enfant brutalement au cours d’une séance de patinage sur glace. La seule note d’espoir, l’attente d’un enfant, est brisée à la fin du film. Aucun espoir, tout est définitivement sombre.

Dans « Gummo », pareillement, la narration début par un remake des films des années 70 : deux ados flirtant dans une voiture. Sauf que l’écran de cinéma en plein air est remplacé par un feu. On est dans une casse. Le garçon caresse la poitrine de la fille (classique) puisse s’arrête et dit en la regardant : « tu as une excroissance dans le nichon ». On retrouvera la même fille plus tard, dans un hôpital, expliquant que les garçons ne la regarderont plus car elle va se faire couper un sein, atteint d’un cancer.

On est saisi par les actes des deux enfants : tortures de chats, coup de carabine dans le pied d’une grand-mère dont ils arrêteront la machine à respirer artificiellement. Dans le même temps, cette violence frivole (on pourrait dire, innocente, tant elle sont infligées sans perversion ni recherche de la souffrance) cache des blessures profondes qui apparaîtront tout au long du film. L’une des scènes les plus touchantes est celle où, le plus petit des deux, malingre, à la cage thoracique déformée, entoure de scotch des petites cuillères pour en faire des altères et cherche à se muscler en rythme dans la cave, face à une glace, sur une musique de Madonna. Sa mère arrivera pour lui demander d’arrêter, puis enfilera des chaussures de claquettes appartenant au père défunt, pour danser au milieu d’un désordre sans nom aux côtés d’un fils continuant ses exercices sans musique. La mère demande au fils de sourire : il ne le fera pas, n’y arrivera pas. Ce spectacle est déchirant de beauté simple et désespérée. La mère prendra finalement son enfant tendrement dans les bras pour lui murmurer : « Ton père te manque ? A moi oui ». Pas de réponse, un silence qui noue le ventre.

Finalement, la société, toute la société (et pas simplement une fine couche d’entre elle), est dans l’impasse. La recherche de l’issue n’a pas sa place. La fin de Gummo l’exprime au plus haut point : deux grosses femmes déficientes intellectuellement, allongées dans un lit, l’une chantant « oui Jésus m’aime, c’est la Bible qui me l’a dit ». La lumière s’éteint, la deuxième parle : « appelle le maintenant, c’est une mauvaise passe ».

Alexandre

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