25 juillet 2006

Théorème de Pier Paolo Pasolini (1968)

avec Terence Stamp, Silvana Mangano, Laura Betti, Anne Wiazemsky et Massimo Girotti

Un jeune homme rend visite à une famille bourgeoise milanaise. Son départ va entraîner chacun de ses hôtes dans une inexorable descente vers la folie et la mort.

« Et Dieu conduisit son peuple au désert », prononcé sur des images d’un paysage de désolation, ouvre le film. Tout le propos du film est concentré dans cette phrase. Quelque part dans une banlieue résidentielle de Milan sortie de terre d’un même bloc couleur de béton, avenues, habitations, mobilier urbain semblant être d’un seul tenant fonctionnel tracé au fil à plomb, se dresse la propriété d’une riche famille milanaise. Une maison cossue avec un grand parc sans le moindre charme dont même le gazon semble gris. A l’intérieur s’écoule la morne vie de ses habitants qui vont, viennent et se croisent dans une indifférence mutuelle. Le père (Massimo Girotti), industriel cinquantenaire dont les traits ont épousé la fonction en une élégance glacée de costumes trois pièces, de Mercedes et de mâchoires carrées. La mère (Silvana Mangano) qui a dû être belle un jour, satisfaite à présent de ne plus avoir qu’à être résignée jusqu’à la fin de ses jours. La fille (Anne Wiazemsky), adolescente ni belle ni laide, toute occupée à adorer son père dont le portrait photographique ne la quitte jamais. Le fils (Andres José Cruz), affreux rouquin écervelé, potache et sportif. La bonne (Laura Betti), la rigueur incarnée, cheveux et robe noirs de geai, chignon tendu en étendard, fines lèvres de tombeau à jamais closes, yeux bleus perçants renfermant tout le silence ancestral qui écrase sa campagne d’origine et les humiliations ravalées de sa condition. Lorsque paraît Terence Stamp, c’est une lame de fond qui balaye ce monde de ténèbres blafardes. Tous vont succomber à une irrésistible attraction charnelle vers ce mystérieux visiteur. C’est une véritable révélation qui transcende et bouleverse chacun.

Apparaît alors le thème du film. La douceur, le silence et la beauté christique de Terence Stamp en font un ange venu révéler la foi qui sommeille en chacun et la vacuité de leur existence passée. La foi se transmet ici par l’acte sexuel, qui contient déjà toute la chape de culpabilité de la religion : tous implorent Stamp de leur pardonner leurs élans, la bonne tente même de se suicider. Pasolini pris en flagrant délit de prosélytisme religieux ? Est-ce possible ? Si le film a bel et bien obtenu le grand prix de l'Office catholique international du cinéma, on peut s’interroger sur la véritable intention du cinéaste car le départ de l’ange plonge la famille dans la piété la plus excessive et la plus grotesque, se perdant dans ce fameux désert où elle s’est elle-même conduite. On sait Pasolini attiré par le charme austère de l’imagerie religieuse (L’évangile selon Saint Matthieu) et c’est avec brio qu’il manie pour illustrer sa thèse cette esthétique majestueuse qu’accompagne la douloureuse contrition du Requiem de Mozart et l’implacabilité péremptoire du titre du film.

La chute partagée ne rapproche pas pour autant la famille dont Pasolini exhibe l’agonie avec ironie et cruauté. La fille demeure prostrée, extatique, allongée sur son lit les cheveux défaits, les poings fermés jusqu’au sang de peur que ses mains ne s’adonnent à de coupables caresses. La bonne quitte la maison par la porte de service son unique valise à la main et de tramway s en autocars rejoint sa campagne natale où l’attendent des enfants jouant dans la boue et d’innombrables vieilles derrière leurs carreaux. Elle décide de ne plus bouger du banc sur lequel elle s’est assise et de ne plus manger que des orties. Le fils se découvre une subite passion pour l’art contemporain, s’exile dans un loft luxueux auquel il donne des allures de squat en peignant des slogans ravageurs aux fenêtres, urine sur des toiles en débitant de pathétiques propos mystiques sur la liberté de l’artiste, Pasolini raillant les délires petits-bourgeois en vogue à l’époque. La mère s’enhardit hors de sa villa et découvre stupéfaite la ville, les milanais, le linge pendu aux fenêtres, les hôtels miteux à l’ombre desquels elle se donne à tous ceux qu’elle croise sur son chemin. Pendant ce temps, les villageois sont venus présenter à la bonne sur son banc un enfant au visage couvert de pustules. Une application des mains plus tard, l’enfant est guéri et les villageois s’agenouillent. Le père se dépouille de ses biens et donne son usine à ses ouvriers. On comprend alors la signification de la toute première scène du film. Un journaliste interroge des hommes en bleus de travail : « Votre patron vous a donné son usine. Ne vous prive-t-il pas de l’espoir d’une révolution future ? N’est-ce pas le premier pas d’une transformation des hommes en petits-bourgeois ? Un bourgeois, par ce geste, commet-il une erreur ? Si la bourgeoisie faisait de l’humanité entière une bourgeoisie, elle n’aurait plus à triompher d’une lutte de classe ! » On devine l’onctueuse bienveillance avec laquelle l'Office catholique international du cinéma a dû accueillir cette naïve illustration de la Doctrine sociale de l’Eglise : un patron touché par la foi montre l’exemple et donne son usine à des ouvriers encore incrédules, les ingrats. Le propos de Pasolini est pourtant tout autre : le père va jusqu’au bout de son dépouillement et se déshabille entièrement au beau milieu de la gare de Milan, montrant bien que les ouvriers n’ont pas plus à attendre des promesses de concorde du Vatican que des miracles absurdes de la bonne, qui d’ailleurs flotte à présent carrément au dessus de la ferme. A l’heure du capitalisme il n’y a pas plus de patrons qui offrent leurs usines que de patrons qui se promènent nus dans les gares.

Mais Théorème est avant tout une grande réussite esthétique : qu’ils suscitent la contemplation ou la désolation, les majestueux plans larges sont d’une grande intensité, notamment les deux scènes finales montrant l’auto ensevelissement de la bonne sous la terre d’un chantier de construction (dont les larmes donneront une source…), les squelettes des pelles mécaniques se dessinant en ombre chinoise sur le soleil couchant ; et le père se retrouvant perdu au milieu du désert de poussière, toujours nu, hurlant sa folie à la face de l’éternité.

Jean

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Posté par lambda à 01:01 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Théorème de Pier Paolo Pasolini (1968) avec

    Pas d'accord.

    Pour moi, theoreme illustre l'irruption du désir physique (et de la vie! ) dans une société qui l'a rejetté. Une fois touché par cela chaque protagoniste pourra se refugier dans l'échapatoire qu'il trouvera (religion, ascese, art) la morsure du désir ne les quittera plus.
    Ce film (comme l'évangile selon saint mathieu) est donc pour moi brutalement anti religieux, l'eglise catholique n'a rien compris on en a l'habitude (elle soutient bien mauriac qui n'a eu de cesse de se moquer d'elle).

    Pour pasolini le désir physique devient donc le début et a fin, le sens de la vie. Ce theme sera evidemment rebattu dans tout le reste de sa filmo.

    Mais on a là un premier film, et c'est ce qui est le plus frustrant, pasolini passe a coté de son sujet par peur de la censure. Cette peur le quittera plus tard pour réaliser salo. Cependant théoreme reste a tout jamais un film incomplet, un grand film mort né.

    yann

    Posté par yann, 30 juillet 2006 à 09:39 | | Répondre
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