25 juillet 2006

Lynch : l’aller sans retour.

David Lynch a un statut un peu a part dans le cinéma mondial. Il est résolument hors du commun. On aura du mal à associer ses films à d’autres auteurs, à voir des influences claires.

Ensuite, c’est un réalisateur qui ne laisse pas indifférent. On ne peut pas passer à côté tant l’appel aux sens est fort. A l’occasion, faites un tour sur Internet et lancez une recherche : vous découvrirez des dizaines de sites de fans, qui, de manière totalement amateur, parlent, écrivent, discutent de ses films, de ses séries télé, de ses musiques de films, voire de sa musique (il a notamment fait un album avec John Neff : Blue Bob, dont on entendra des extraits dans son dernier film sorti, « Mulholand Drive »). Il y a finalement assez peu de livres qui lui sont consacrés, alors que les initiatives individuelles ont fleuri sur la base du seul engouement des amateurs.

Plusieurs l’ont fait remarquer : écrire sur Lynch est assez vain. C’est au pire inutile, au mieux un point d’appui pour susciter l’envie d’aller le découvrir. Le langage cinématographique n’est pas, de son point de vue (et on peut le rejoindre facilement), quelque chose qui a systématiquement un sens rationnel. C’est tout aussi vrai pour d’autres formes de langage artistique.

Malgré cela, il y a un sens à son œuvre. Lynch fait des films d’une précision inégalée : c’est un orfèvre, qui cache bien ses secrets… Si vous avez l’occasion de lire ses interviews, vous vous en apercevrez. Il ne dévoile rien de ses films, on a l’impression très nette qu’il place des banalités ou du flou artistique. Il ne donne aucun de ses secrets[1]

Un fleuve pas si tranquille.

Lynch aurait pu être n’importe quel smalltown guy. Né en 1946, il passe son enfance dans des petites villes du Montana (Nord Ouest des états unis). Enfance dont rien ne laissait penser qu’elle allait engendrer un géni du cinéma. En effet, le point de départ de sa carrière fut une rupture dans cette existence : ses études de beaux-arts à Philadelphie. C’est là qu’il va apprendre la photographie, puis le cinéma.

On peut dire que Lynch est le produit d’un choc entre d’un côté une Amérique profonde, rurale, et une Amérique de la ville et des techniques artistiques. On retrouvera ces éléments dans toutes ses œuvres.

Le point de départ du parcours de Lynch pour arrivée au Panthéon des cinéastes, ce fut un projet un peu fou, qui devait durer quelques mois et qui finalement durera cinq années. Cinq années de labeur, de combines, de recherches de financement à gauche et à droite, tout cela pour arriver à un film tout à fait hors du commun : « Erasearhead », sorti en 1976 et présent au festival de Cannes. Tourné en noir et blanc, on y voit plusieurs scènes sans rapport les unes avec les autres. Au cœur du film, la naissance d’un enfant déformé, finalement éventré, dont un liquide étrange s’échappera. Tout le film ou presque est baigné dans une ambiance sonore étrange. Peu de dialogue, pas vraiment d’histoire, des poulets qui dansent sur la table, suintant un épais mazout. Tout cela, pour un budget de 10 000 dollars. A Cannes, ceux qui ont vu l’OVNI cinématographique portent un badge « I saw it ».  L’aventure lynchienne a commencé.

Il serait inutile de retracer la description chronologique des films de Lynch. Cela a été fait mieux qu’on ne pourrait le faire en quelques pages. Rappelons tout de même les dates de réalisation des principaux : « Elephant Man » (1980) ; « Dune » (1984) ; « Blue Velvet » (1986) ; « Sailor et Lula » (1990) ; « Twins Peaks – Fire Walk With Me » (1991) ; « Lost Highway » (1997) ; « Une Histoire Vraie » (1998) ; « Mulholland Drive » (2001).

Un mystérieux « Inland Empire » est annoncé pour bientôt. Le scénario est pour l’instant tenu secret.

Inutile de vouloir tout dire sur les oeuvres : les multiples facettes appellent des développement que nous ne pourrons pas traiter ici. Cet article n’aura donc qu’un seul but : susciter l’envie de voir ses principaux films, dont on ne revient généralement pas, en évoquant quelques traits particuliers de ce cinéma atypique, envoûtant.

Amoureux de l’Amérique.

Lynch est avant tout un naturaliste. Cela est particulièrement frappant quand il s’agit pour lui de décrire la nature qui fut le décor de son enfance. C’est vrai dans beaucoup de ses films, mais aussi dans les 29 épisodes de la série « Twin Peaks » qui le fit connaître d’un très large public.

Mais le regard le plus attendri est porté sur la rencontre entre un homme et une galerie de personnages, dans « Une histoire vraie ». D’abord, le scénario est tirée justement d’une histoire vraie : Alvin Straight, vieil homme, parcourant des centaines de kilomètres sur une tondeuse à gazon pour rendre visite à son frère malade. Tout le monde connaîtra cette histoire parue dans le New York Times. Lynch en fera un film. Ce road movie lui permet de dresser un portrait émouvant d’une Amérique profonde. Pas réactionnaire, mais ancrée dans ses mythes fondateurs, dont la conquête de l’ouest fait partie. La solidarité entre les habitants des petites villes confrontées aux problèmes quotidiens, le courage exceptionnel à travers cette course, tout cela fait penser à un western moderne incrusté de sagesse. D’ailleurs, Alvin, quand il perdra son chapeau de cow boy dans un coup de vent, ira le chercher, malgré ses problèmes d’articulations. La chevauchée et la conquête sont présentes, mais dans une forme particulière : l’acte héroïque pour retrouver une fraternité perdue.

Il convient de s’arrêter d’ailleurs sur les clichés concernant les Etats-Unis. Un certain nombre de réalisateurs a montré l’Amérique profonde comme nécessairement violente, raciste, réactionnaire, acculturée. Lynch, avec ce film, nous montre le vrai visage de la ruralité. Historiquement, les petits fermiers, aux USA, ont d’abord été la cible des grandes firmes et des banques, notamment lors de la crise 1929 (on pourra relire « Les raisins de la colère » de Steinbeck pour l’occasion). De cette destruction des petits exploitants, il en est rester une grande solidarité. Cela sera bien montré tout au long du film. L’absence d’Alvin à sa partie de cartes quotidienne sera tout de suite interprétée comme préoccupante par ses vieux amis. Même la grosse bonne femme qui cherche à se bronzer le visage en y mettant un carton argenté dessous sera affolée de voir Alvin gisant sur le sol. Une profonde humanité se dégage de chaque personnage. La campagne rapproche, la ville éloigne les êtres : la plus citadine des personnes rencontrées sera en fait hystérique après avoir renversé un cerf sur le chemin, ne s’adressera à Alvin que pour lui administrer une longue et belle (et drôle) tirade.

D’une autre manière, le rapport à la nature est également présent dans « Twin Peaks ». Plus d’ailleurs dans les 29 épisodes de la série que dans le film. Lynch prend tout son temps pour nous montrer comment l’homme taille dans le bois pour se construire son propre habitacle, comment l’esprit de la forêt et son domaine secret entretiennent un rapport assez mystique avec l’homme. Encore une fois, il n’y a rien de réactionnaire dans tout cela. Il n’y a aucun ressentiment comme quoi « avant c’était mieux », comme si l’homme devait se soumettre à la nature.

L’Amérique profonde (et ses petites villes où tout le monde se connaît) n’est pas le seul cadre dans lequel Lynch place ses films. Le réalisateur est tout aussi ému par les paysages de son enfance qu’émerveillé par les villes lumières. L’exemple le plus frappant sont les décors intérieurs et extérieurs de « Mulholand Drive », ce film qui déclancha autan t de passions, de discussions, et qui amena de simples spectateurs a gonfler les rangs de ceux qui aiment et qui connaissent l’univers lynchien. Au tout début du film, celui ci porte un regard émerveillé sur Los Angeles la nuit. Une belle vue d’avion. Puis quelques minutes plus tard, la caméra nous fait découvrir  la somptueuse demeure hollywoodienne, dans un quartier que l’on suppose assez chic. On y pénètre comme dans une église. Les glycines on pris corps dans une cour intérieure. Tout n’est que luxe, calme et volupté.

Les lieux de transits sont également un passage obligé. Le Double R dans « Twin Peaks », les hôtels de « Lost Highway », le Winkies dans « Mulholand Drive ». Ses lieux où l’on parle, où l’on discute, où l’on vole quelques instants.

On sent dans tous ces plans la retranscription des sensations des américains, loin des caricatures qui cherchent à nous faire croire que ce peuple serait aussi réactionnaire que son gouvernement et finalement, responsable de son propre sort (ainsi que du sort des peuples en général).

Lynch retranscrit son réel, son vécu, et l’on ressent que les personnages ne sont pas si éloignés de ceux que l’on pourrait vraiment rencontrer. Un naturalisme décalé, traité sous des formes artistiques hors du commun, mais qui reste profondément attaché à la réalité dans ce qu’elle a de pure et de malformée.

Ce naturalisme s’applique également aux hommes. Lynch ne filme pas la nature en général, il filme son pays, ce qui inclus son souci permanent d’appliquer sa recherche naturaliste également aux personnages. A première vue, on pourrait croire que les protagonistes des films ne peuvent pas exister. En fait, ils existent, mais ils sont bien trop exclus du cinéma officiel. Comme personne d’autre, Lynch arrive à créer des personnages dont la part d’ombre, les vices, nous renvoie à nos propres pulsions, en un mot : il sonde nos âmes.

 

                                     sans_titre3

Les deux visages.

Lynch n’est pas non plus un humaniste béa. L’humain, celui qui existe vraiment, qui n’est pas caricaturé pour les besoins de la cause financière des boites de production, est nécessairement complexe. A chaque fois, le réalisateur essaie, avec son style à lui de retranscrire cela.

Le pays, les personnages sont toujours à deux facettes. Une clair, une sombre. Pas de frontière entre les deux, le bien et le mal ne se font pas face, mais cohabitent. La face claire cache une face sombre.

Prenons « Blue Velvet ». Nous n’allons pas en dévoiler le scénario ni la chute. Mais dès la première scène, Lynch concentr e sa manière de filmer les hommes en quelques plans. D’abord, un regard sur des tulipes rouges, un camion de pompier sur lequel est juché un homme qui salue de la main avec un sourire, le tout au ralenti, des pelouses vertes, un homme qui arrose son jardin, des enfants qui jouent, une femme boit son thé tranquillement. L’Amérique coté face, reluisante de bons sentiments, de prospérité. Le rêve américain. Puis un bruit sourd : le tuyau d’arrosage se plie, l’eau a du mal à circuler, et l’homme du début tire dessus. Le bruit se fait menaçant. Tout à coup, l’homme tombe raide et pour le moment, on ne sait pas pourquoi. Il reste le tuyau à la main, le jet vers le ciel, un chien essayant de mordre l’eau jaillissante. Puis la caméra plonge en direction de la pelouse, se rapproche de plus en plus du sol. Sous la pelouse verte, on découvre un nid grouillant de cafards qui produit un bruit désagréable d’insectes envahissant.

La pelouse qui cachent le nid de cafard. On retrouvera ce thème partout. La double vie de Laura Palmer, la vie secrète de la chanteuse de cabaret, les deux vies de Betty, les deux visages intérieurs/extérieurs d’Elephant Man, les deux personnalités de Jack. Le héro de « Blue Velvet » est à cette image. Il est l’incarnation du bien, mais quand on lui propose une relation sado maso, il se prêtera au jeu, et finalement, il y prendra goût. Dans le même temps il gardera tout au long du film son profil initial : l’aventure qu’il vivra lui révèlera une part de lui qu’il croyait réservé exclusivement à celui qu’il combat (le pervers sadique).

Lynch cherche en fait à montrer que sous les apparences faciles, lisses, proprettes, il y a le vice, le sombre, le laid, la pulsion. A l’image de l’Amérique de la dualité : Amérique rêvée par les tenant de l’ordre mondial, et l’Amérique réelle vécue au quotidien. Sous des apparences artistiques d’avant garde, c’est finalement un regard assez précis et juste qui est porté.

Les personnalités sont ainsi dédoublées, les vies également.

Les ruptures.

Pour assurer le passage de l’ombre à la lumière, Lynch a un truc bien à lui, que l’on retrouve de manière très nette dans certains de ses films les plus personnels. Ce truc, c’est l’élément déclencheur de l’intrigue, le moment précis où la vie et le film bascule. Il y a le calme, la sensation de malaise, et la brisure. Nous avons parlé de la première scène de « Blue Velvet ». Mais si cette scène annonce l’ensemble du film, comme un film miniature qui donne par analogie la manière dont Lynch va procéder tout au long de son film, la vraie rupture-clef de l’œuvre est la rencontre inattendue et hasardeuse du héros avec… une oreille ! Une oreille coupée gisant sur l’herbe qui va entraîner le héros dans le caché, le s ombre. 

Les cassures ne sont pourtant pas toujours sous ciel serein. La tension est toujours créée de telle manière qu’un malaise nous parcours dès le début. Pour « Blue Velvet », il s’agit de la vision souterraine des cafards.

Il faut s’arrêter ici sur l’un des plus lychéens des films de Lynch : « Lost Highway », qui est un chef d’œuvre, une sorte de films « poupées russes » on l’on découvre de nouvelles interconnexions, de nouveaux angles de lecture. Dès le début, il s’agit de créer un sentiment de malaise, où l’on sent que le basculement va s’opérer à un moment où à un autre. Du coup, le suspens va en s’intensifiant, chaque scène est finalement chargée d’une menace qui va en s’alourdissant.

Fred et Renee forment un couple tranquille, quoique dès les premières images, on comprenne que le mari a un problème. Puis des cassettes vidéo leur parviennent de manière anonyme, sur lesquelles on peut voir leur maison, filmée de l’extérieur (point de départ que l’on retrouvera également dans « Caché » de Haneke). A chaque fois, les images se rapprochent du couple. Puis le film bascule à travers des images que l’on redoutait. Atroces, mais que quelque part, Lynch essayait de laisser supposer. Tout en subtilité. Du grand art, assurément.

Le surgissement de l’inattendu, du basculement, se fait la plupart du temps au beau milieu du quotidien. Ce qui est souterrain refait alors surface soudainement. Dans « Une histoire vraie », alors que certains fans ont trouvé que ce film était décalé par rapport aux autres, on retrouve tout à fait cela à plusieurs moments. La scène la plus illustrative (et la plus drôle) est celle que nous avons évoqué plus haut. Alvin est sur son tracteur, mais devant lui, une voiture semble avoir eu un accident. Il descend, va voir, et trouve un cerf au pied du capot endommagé de la voiture ; et là, une femme, au bord de la crise de nerf, lance sa tirade :

Alvin : j’peux vous aider madame ?

La dame : Non vous ne pouvez pas m’aider. Personne ne peut m’aider. J’ai essayé de conduire avec mes phares allumés. J’ai essayé de donner des coups de klaxons. J’ai aussi hurlé par la fenêtre. J’ai… J’ai baissé la vitre à fond et j’ai frappé sur le plat de la portière en mettant Public Enemy à fond. Et j’ai prié. J’ai prié Saint François d’Assise, Saint Christophe et qui sais-je encore ? J’ai essayé tout les trucs possibles et malgré ça chaque semaine j’embouti sur cette route au moins un cerf. J’ai heurté 13 cerfs en l’espace de 7 semaines en roulant sur cette route monsieur. Et je dois absolument prendre cette route, jour après jour, 60 kilomètres pour me rendre à mon travail. Je dois aller au boulot et je dois rentrer chez moi »

Son regard balaie un horizon plan, lisse, vide, sobre, sans aspérité à perte de vue. Puis elle lance : « Mais d’où est-ce qu’ils sortent ? ».

L’image du cerf sorti de nulle part pour se mettre sous les roues de la voiture, c’est tout à fait la manière dont Lynch conçoit l’arrivée des évènements dans ses films.

L’empire des sens.

Au premier visionnage des films de Lynch, on peut avoir la sensation d’avoir raté quelque chose. Le sentiment, quelque part, de s’être un peu fait baladé. Que se passe-t-il ? Une sophistication ?

Pourtant, c’est dans un but précis que le réalisateur a poussé l’ensemble de ses films toujours plus loin dans la destruction du schéma narratif classique. C’est particulièrement vrai dans « Lost Highway » et « Mulholand Drive », mais l’on retrouve cela également dans « Twin Peaks », « Fire Walk With Me », ainsi que dans « Dune » (le film est une commande, donc l’un des films les moins « personnel » de Lynch, même si cela reste une incontestable réussite) et dans « Sailor et Lula », bien que dans une moindre mesure.

Pourquoi donc faire voler en éclat nos points de repères, nos certitudes ? Pourquoi finalement, on a l’impression de voir deux fois la même chose, sous deux angles diamétralement opposés ? Pourquoi voir Bob – incarnation du mal - dans le reflet de Dale Cooper – incarnation du Bien - (il faut aller jusqu’à l’avant dernier épisode de « Twin Peaks » la série pour comprendre) ?

La réponse a été donnée plus haut : pour Lynch, le cinéma est un langage en tant que tel. Débarrassé du souci de donner « l’explication », la chute, le dénouement, il s’attache alors à faire rentrer le regard extérieur dans un monde fait de sensation. Il parle le langage du son et de l’image. On pourra remarquer que le son dans ses films est travaillé comme une discipline à part. Des bruits viennent avec les images. Il ne s’agit pas de plaquer une musique sur des plans.

Du coup, les émotions (toutes) sont démultipliées. Les scènes d’amour sont brûlantes, la peur, l’horreur, le beau comme le laid, tout est finement ciselé pour toucher directement nos sens aiguisés. Peut importe de comprendre d’où tombe la seconde partie de « Lost Highway » : la rencontre de Peter avec Alice, tout comme la scène d’amour finale sont d’une puissance incomparable. Les deux sont filmées au ralenti, avec une musique totalement envoûtante, sans être mièvre, une composition recherchée qui les rend inoubliables et hypnotisantes. Lynch aime filmer les femmes, exacerber leur sensualité. Ce sera également le cas de la scène d’amour torride (tout en restant extrêmement pudique) entre Betty et Ritta dans « Mulholand Drive ».

Il suffit de faire un petit test concernant « Mulholand Drive », le film qui a connu un engouement certain. La plupart des gens n’ont pas compris la clef du film, du moins au premier visionnage en salle. C'est-à-dire que tout le monde n’a pas réussi du premier coup à recoller les morceaux du film  pour que l’on comprenne l’histoire « réelle ». Personne de commercialement raisonnable n’aurait fait le choix de perdre le spectateur dans un méandre (nous ne parlons pas ici d’utiliser les scénarios puzzles, à la mode ces derniers temps). Mais Lynch le fait tout à fait consciemment, et ses scènes deviennent d’autant intenses qu’incompréhensibles dans un langage narratif classique. C’est tout le sens de son cinéma : ce dernier est un langage a part entière, il n’y a pas toujours d’explication, et même s’il y en a une, vous comprendrez plus tard. Mettons l’histoire et la chronologie des événements sans dessus dessous, et découvrons ensemble les différentes facettes de nos personnalités, nos part de rêves et de pulsions, dans un certain sens : les sentiments tel qu’ils existent réellement, et pas comme on cherche à nous sublimer.

Car si Lynch touche la sensibilité de ceux qui se risquent à s’y plonger, c’est parce que quelque part, les sentiments de ses personnages sont assez proches de ce que l’on vit, malgré une apparence trompeuse de film assez étrange. Lynch réussit du naturalisme à travers un environnement surréaliste.

En guise de conclusion

Ceux qui ne se sont pas encore plongés profondément dans une œuvre complexe, entre continuité et rupture, ont une chance formidable : ils vont pouvoir connaître ce sentiment délicieux de découverte d’un réalisateur exemplaire par le courage et le génie dont il a fait preuve. Courage, car dans la dictature des blockbusters, il a pris des risques (sans toujours surmonter les épreuves : « Mulholand Drive » aurait du être un feuilleton, se sera « juste » un très grand film) et démontré l’universalité que peut recouvrir l’avant-garde artistique.

Nous n’avons bien entendu pas tout traité en si peu de place. Nous aurions pu parler du fétichisme de Lynch pour certaines images (le travail et le transport du bois, par exemple), certaines matières (la fumée), pour les insectes, ou pour les rêves. Cela pourra faire l’objet d’autres textes particuliers. Sans prétention, ces quelques lignes se terminent juste par un appel : à ceux qui vont avoir le bonheur de le découvrir et à ceux qui n’en sont toujours pas revenus, regardez-y à deux fois. Il y a toujours un détail, une mise en abyme, qui vous aura échappé. Ces films sont à l’image d’un violon : ils prennent de la valeur quand on revient dessus encore et encore, pour que sa profondeur vous pénètre à fond.

Alexandre Lucresse

                         

sans_titre4                                             

[1] "Aujourd'hui, il y a une vogue des "making of" : ça me désole complètement. Comme si les magiciens se mettaient à dévoiler tous leurs secrets, à expliquer les mécanismes de leurs numéros. C'est complètement absurde, une vaste blague ! C'est même une blague malsaine : personne ne devrait se préoccuper des coulisses du cinéma, des arrière-cuisines d'un film. Ça casse toute la magie du cinéma, ça brise le rêve !" (David Lynch)


Posté par lambda à 01:09 - Commentaires [5] - Permalien [#]


Commentaires sur Lynch : l’aller sans retour. David Lynch a un

    je pense que sa manière d'envisager le cinéma tiens plus du cinema expérimental que du cinema narratif c'est ce qui doit faire sa force et lui donner son caractère mystérieux.
    A mon avis ça peut s'expliquer par sa formation "beaux-arts-photos" bien différentes d'une formation "cinema" classique.
    Et je crois que ses sources d'inspirations viennent là-aussi davantage du cinema experimental, notamment chez des cineastes comme Jonas Mekas ou Maya Deren (Meshes of the afternoon a la même structure que Mulholland Drive par exemple) En plus il a tjs été fan du super 8.
    Ce qui peut expliquer aussi sa grande liberté vis à vis des séries télé. Alors que beaucoup aurait peur de se discréditer dans ce genre.

    Posté par sarah, 10 août 2006 à 12:36 | | Répondre
  • réponse

    Intéressant ce que tu dis, surtout que je ne connaissais pas trop les cinéastes dont tu parles. Par contre, le narratif et l’expérimental ne s’excluent pas à mon sens. Lynch déconstruit le schéma narratif classique, en ce sens qu’il utilise les rêves et les flash-back pour nous perdre. Mais la narration n’est pas absente. L’expérimental, c’est surtout au niveau de sa manière de filmer, car il utilise une panoplie de procédés à sensation.
    Sur ta remarque concernant les séries télés, j’aurais une nuance : beaucoup n’ont plus peur de se discréditer aujourd’hui, et cherche plutôt à s’y insérer car la liberté y est plus grande. Lynch l’a bien compris. L’explosion des séries vient justement de là : la possibilité de faire des œuvres riches, complexes, avec des vrais personnages construit. Certaines séries sont indéniablement de grandes réussites.
    Mais tout cela reste à discuter qu’en penses-tu ?

    Posté par alex, 11 août 2006 à 18:14 | | Répondre
  • Déconstruction et inconscient

    Tu dis dans le paragraphe "L'empire des sens" :

    "Mais Lynch le fait tout à fait consciemment, et ses scènes deviennent d’autant intenses qu’incompréhensibles dans un langage narratif classique. C’est tout le sens de son cinéma : ce dernier est un langage a part entière, il n’y a pas toujours d’explication, et même s’il y en a une, vous comprendrez plus tard."

    J'ai fait un (tout petit) peu de psycho, et le langage narratif déstructuré, déconstruit rappelle (exprès ou non ? A Lynch de nous le dire) le langage de l'inconscient, et c'est pour cette raison, comme tu le dis si bien, que les scènes nous paraissent si intenses : elles nous touchent au plus profond de nous-mêmes, bien au-delà de la compréhension rationnelle, et font écho à un univers inconscient que nous portons tous en nous (l'oedipe pour Twin Peaks, la relation fusionnelle avec la mère dans Lost Highway) et que nous comprenons intuitivement sans parvenir à l'expliquer vraiment.
    A mon avis, c'est pour cette raison que les films de Lynch sont aussi forts, et que l'on n'en ressort jamais "indemne".

    Posté par Salomé, 18 octobre 2006 à 21:33 | | Répondre
  • lynch mistery

    david lynche es surements un realisateur hors du commun. son style cinematographique es un art melangé au mistere et ce n'est pas facile d'exploiter cette maniere de fair des films qui ne sont pas a la porte de tout le monde et ce n'est pas n'importe qui peu comprendre ce qu'il veux dire via ses oeuvre et pourtant on dit que des beau ou des film super bien.c'est quoi le mistere ou es la touche qui nous laisse de dire cela .la c'est vraiment le mistere et si un jour on arrive a trouver une reponse a cette question c'est que les oeuvre de lynche seron simple .

    Posté par tony, 21 octobre 2006 à 15:53 | | Répondre
  • Merci pour cet article, ca me donne vraiment envi de découvrir l'univers de Mr Lynch!
    Encore bravo, continue a écrire!

    Posté par Martynne, 13 mars 2007 à 14:00 | | Répondre
Nouveau commentaire