08 octobre 2006

Mulholand Drive : la ville des deux cotés du miroir.


Le film/pilote de Lynch est une mine. Continuité et rupture à la fois par rapport à ses œuvres précédentes, il a fasciné bien au-delà des fans « traditionnels » qui n’ont pas décroché depuis la réalisation de « Lost Highway ».

Comment, dans une thématique générale sur la ville aux Etats-Unis, ne pas évoquer un film dont l’un des centres est la ville, vécu dans une même unité à la fois comme un rêve et comme un cauchemar. Plus précisément : comme un rêve et la réalité. Les œuvres précédentes évoquaient la ville, mais la trajectoire personnelle de Lynch l’a conduit progressivement vers les gros centres. On sent le choc de la vie citadine dans « Eraserhead », où le bruit de fond industriel berce le mal être d’un personnage qui voit des femmes difformes dans les canalisations de radiateur. « Twin Peaks » scrutait la communauté d’une petite ville de province, prise en tenaille entre les esprits d’une forêt profonde et les turpitudes d’un flic fédéral. On revenait au bourg rural. Le regard s’est baladé largement, tranquillement le long des routes dans Sailor et Lula, et s’est risqué doucement à la ville dans Lost Highway.

Bref, tout cela pour dire que Mulholand Drive pousse la caméra dans les tréfonds de la ville. Pas n’importe quelle ville puisqu’il s’agit d’Hollywood. Une ville qui fait rêver.

L’histoire, elle a été disséquée par des groupes de fans plusieurs dizaines de fois. La conclusion qui s’impose, c’est que certaines pièces du puzzle peuvent être interprétées de plusieurs manières. Normal, puisque plusieurs scènes devaient être replacées dans le contexte de la série (qui ne verra pas le jour malheureusement). Il y a donc un foisonnement de théories sur le rôle de tel personnage, sur la signification de tel indice etc.

Hollywood est montré dans un premier temps comme un rêve, dans le deuxième comme un cauchemar. Or la première partie est un rêve, idyllique, reconstitution idéale de la seconde partie, qui est la réalité, cauchemardesque.

Les éléments que nous apercevrons lors des différents épisodes de la vie réelle (sous forme de flash back surtout) dans la seconde partie aideront à comprendre les mécanismes. Celle qui a perdu dans la vraie vie (Diane) va réussir dans son rêve (Betty). Ceux qui se sont moqués d’elle vont subir un sort implacable, et celle qu’elle aime (et qu’elle n’a pas) dans le réel (Camilla) sera sa petite protégée dans les songes (Rita).

On trouve dans le film le revers de la médaille de l’industrie du cinéma. La ville semble un ensemble inextricable de liens de communication, surtout souterrain, dont l’apparence se manifeste par des coups de téléphone décisifs, qui changent les destinés. La ville ressemble à un complexe de rues assemblées entre elles. Un méandre. Ce qui est apparent n’est pas la réalité, mais juste une apparence de réalité. Le rêve de réussite, semble dire le film, est également une apparence. La réalité est autre.

La critique de l’hypocrisie de la ville se rassemble au moment où le réalisateur ambitieux (celui qui annoncera son mariage avec Camilla) voit son monde s’écrouler autour de lui pour avoir refusé le premier rôle à une inconnue présentée par la mafia. Le cinéma présente une version de la réalité qui a ses propres codes. Mais l’industrie du cinéma fait de même : elle présente un visage d’elle-même qui n’est pourtant pas le reflet de la réalité.

Ainsi donc, clochards, vieux parvenus puritains, prostituées, presse bouton de seconde main, tireur de ficelles mafieux, exécutant… peuplent cette ville de légende avec plus de réalisme que le rêve éveillé de l’héroïne.

Le film est donc construit à travers des jeux de miroirs et de mise en abîme. La sinuosité de la route semble se refléter dans la ville (les destinés elles mêmes peuvent prendre des chemins malheureux) dès les premiers plans du film. Le M de Mulholand Drive, reflété dans la ville, pourrait donner le W du Winkie’s. La villa de rêve perdue dans les sommets, et le bar bien réel au cœur de la ville. L’identité de la brune se fera à travers la vision de Rita Hayworth en Gilda dans un miroir secondaire, ce qui donnera un plan remarquable d’images croisées.

La ville elle aussi joue en play-back.

Alexandre Lucresse

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