08 octobre 2006

« La vie n’imite pas l’art mais la mauvaise télévision »

La fiction et la réalité, l’art et la vie s’entremêlent dans deux films majeurs de Woody Allen, Annie Hall et Manhattan. Au-delà de la comédie, peut-on y voir la façon dont le réalisateur conçoit l’influence de l’art sur la vie et la place particulière de New York dans la vie intellectuelle américaine ?

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« On apprécie vos films, surtout les films drôles du début. »

(un martien dans Stardust Memories)

Woody Allen n’est pas de ces cinéastes dont les cinéphiles cultivent le culte underground d’œuvres de jeunesse confidentielles. Sa trajectoire en est l’exacte opposée : il va conserver la jubilation de ses premières comédies potaches pour en faire le liant d’œuvres plus exigeantes. Hautement autobiographiques mais usant de l’alibi de la comédie pour déjouer toute accusation de velléités prétentieuses, Annie Hall et Manhattan illustrent cette difficulté d’associer les contingences du monde dans lequel il vit, sa condition de comique de télévision, et sa conception de l’art. Une évolution en germe dans certaines de ses premières œuvres, dans lesquelles l’influence de l’art sur la vie est déjà présente.

Dans sa pièce Play it again, Sam, adaptée à l’écran par Herbert Ross en 1972 sous le titre français Tombe les filles et tais-toi, le personnage de Woody Allen a déjà recours aux services d’Humphrey Bogart pour séduire Diane Keaton, l’amie de son ami. Le ressort comique réside dans le décalage entre Bogart, qu’il est bien sûr le seul à voir et entendre (« tu es aussi nerveux que Lizabeth Scott juste avant que je lui fasse éclater le cerveau ») et Allen, binoclard chétif, peureux et angoissé, ce anti-héros qui traversera la plupart de ses films, tantôt au premier tantôt au second plan mais toujours désespéré que la vie ne soit pas aussi grandiose et miraculeuse que l’art. Avec cette honnête comédie sentimentale, Woody Allen se rapproche du ton qui sera celui de ses grandes réussites, mais l’heure n’est pas encore venue. Formé à la télévision, on attend surtout de lui qu’il transpose ses recettes de gagman au cinéma : ses quatre premiers films relèvent ainsi plus de la succession de sketchs burlesques et décalés, fourmillant de références à l’actualité et aux médias de l’époque, et ont malheureusement un peu vieilli. Guerre et Amour, son cinquième film sorti en 1975, s’il s’inscrit dans cette continuité, fait toutefois preuve de plus d’ambition en matière de scénario et de références. L’action se déroule en Russie pendant les guerres napoléoniennes et si elle est le prétexte à des anachronismes en tous genres, comme dans Woody et les robots tourné l’année précédente, elle permet aussi à Allen de rendre hommage à la littérature russe du XIXème siècle. Secrètement et éperdument amoureux de sa cousine Diane Keaton, le moindre échange de la vie quotidienne conduit invariablement à une discussion philosophique et théologique sans fin mais il n’arrive pas à susciter en elle ces violentes passions au sein desquelles relations humaines et événements politiques s’entrechoquent. On entrevoit une fois encore ce dépit de ne pouvoir calquer la vie sur l’art, mais la révélation s’annonce, elle s’appelle Annie Hall.

« Un film sur moi »

« Lorsqu’Arthur Krim [patron de la United Artists] entendit le titre pour la première fois, il s’avança vers la fenêtre et menaça de sauter » rapporte Marshall Brickman, cosignataire des scénarios d’Annie Hall (1977), Manhattan (1979) et Meurtre mystérieux à Manhattan (1993). Woody Allen a en effet décidé d’intituler son prochain film Anhédonisme, qui désigne en psychiatrie l’incapacité à ressentir du plaisir. « Un film sur moi. Ma vie, mes pensées, mes idées, mon cadre de vie » : c’en en effet fini des comédies potaches. 

Ce film, s’intitulera finalement Annie Hall du nom du personnage interprété par Diane Keaton. C’est son premier film « réaliste » en ce sens que le spectateur identifie directement son quotidien et ses préoccupations à ceux du personnage de Woody Allen, sans métaphore ni décalage aucuns. L’histoire d’amour entre Annie Hall (Diane Keaton), jeune écervelée superficielle et ridicule, et Alvy Singer (Woody Allen), quarantenaire new-yorkais auteur de sketchs pour la télévision, dégoûté par l’abêtissement de ce milieu et obsédé par la mort, et surtout les désillusions de cette liaison vouée à l’échec, constituent pour Alvy un terreau fertile de remises en questions. C’est l’insignifiance d’Annie et l’incapacité d’Alvy à donner à leur relation ce caractère à la fois absolu et épuré auquel il aspire qui lui permettent de se pencher sur des questionnements profonds : le décalage entre la vacuité de sa relation et l’intérêt qu’il porte à l’analyser, comme si le sens de la vie résidait justement dans l’analyse de son absence de sens.

Paradoxalement, Woody Allen use dans ce film réaliste de toute la palette d’artifices narratifs que lui offre le cinéma : introduction d’Alvy adulte dans une scène de son enfance (employé par Ingmar Bergman dans Les Fraises sauvages), sous-titrage des pensées d’Alvy et Annie lorsqu’ils bavardent durant la scène du balcon, séquences d’animation, interpellation du spectateur et apparition de personnalités dans leurs propres rôles. Ainsi une des scènes les plus réussies se déroule alors qu’Alvy et Annie sont dans la file d’attente d’un cinéma. Derrière eux, un couple dont l’homme expose à sa compagne ses réflexions sur le cinéma :

Alvy (à Annie) Il me postillonne dans le cou quand il parle. Ca doit être leur 1er rendez-vous. Par petite annonce dans le

New York

Review of Books. « Universitaire, trentaine, cherche femme aimant Mozart, James Joyce et la sodomie. »

L’homme (à sa voisine) C'est l'influence de la télévision. Marshall McLuhan[1][1][1] traite du sujet avec une intensité... très forte. Tu vois ce que je veux dire ?

Alvy (sortant de la file et s’adressant à la caméra) Donnez-moi un grand sac plein de crottin. Que faire lorsque vous vous retrouvez dans une queue avec un type comme ça ?

L’homme (rejoignant Alvy et s’adressant à la caméra) J'ai le droit de donner mon opinion.

On est en démocratie.

Alvy (à l’homme) Ca ne vous gêne pas de parler si fort, de pontifier de la sorte ? Le plus drôle est que vous ne connaissez rien à Marshall McLuhan.

L’homme (à Alvy) Vraiment ? Sachez que j'enseigne à l’Université Colombia un cours intitulé Télé, médias et culture. Je pense que mes opinions sur McLuhan sont plus que pertinentes.

Alvy (à l’homme) Vous croyez ? Ca tombe bien parce que M. McLuhan est là justement. Permettez-moi... Venez par ici.

[Alvy sort du champ et revient accompagné de Marshall McLuhan en personne]

McLuhan (à l’homme) Je vous ai entendu. Vous ne connaissez rien à mon oeuvre. Je me demande par quel miracle vous êtes devenu enseignant.

Alvy (à la caméra) Si seulement la vie était comme ça !

On retrouve dans cette scène plusieurs traits caractéristiques de Woody Allen. Tout d’abord Le recours aux artifices du cinéma qui lui permettent à la fois d’appuyer son discours et de distancier celui-ci de la réalité pour enfin déplorer que la vie réelle ne lui procure pas comme l’Art de tels artifices. Dans Crimes et délits (1989), le personnage interprété par Martin Landau revient lui aussi assister à une scène familiale de son enfance puis raconte l’assassinat qu’il a commandité en le présentant comme une idée de scénario ; dans Zelig (1983) son personnage explore le temps et s’invite dans des images d’archives (bien avant Forrest Gump) ; La Rose pourpre du Caire (1985) raconte l’histoire d’un acteur traversant l’écran pour rejoindre une spectatrice dont il est amoureux.

Autre élément incontournable : New York, écrin de son joyau cinématographique, Manhattan (1979). Déjà dans Annie Hall, le choix de New York cristallise la conception qu’il se fait de son métier par opposition à Hollywood. C’est l’univers d’Alvy, tandis que la campagne provinciale est celui d’Annie, accentuant le caractère désespéré de leur relation : « La campagne me rend nerveux. Il y a des grillons. Nulle part où aller après dîner. Des paravents qui cachent des cadavres de mites. Il y a la famille Manson[2][2][2]. Il y a Dick et Terry[3][3][3]. ». Pour Alvy, la campagne est le royaume de l’austérité protestante, la négation de la culture, de l’humour, de la psychologie, du second degré. Un climat vicié qui étouffe les faibles et les sensibles. Ainsi, lorsque Duane, le frère d’Annie Hall (inoubliable Christopher Walken à ses débuts), confie ses angoisses à Alvy du fond de sa chambre emplie de pénombre : « En tant qu'artiste, je crois que vous comprendrez. Parfois, lorsque je conduis, la nuit, je vois deux phares qui se dirigent vers moi. Et j'ai cette impulsion soudaine de vouloir tourner le volant en direction de cette voiture. J'anticipe la collision. Le bruit du verre qui explose. Les flammes qui s'élèvent du réservoir d'essence… », celui-ci coupe court à la conversation, comme si le cas de Duane était de toute façon désespéré par le fait même qu’il passera toute sa vie à Chippewa Falls, Wisconsin tandis qu’Alvy, « en tant qu’artiste », a compris qu’il ne devait son salut qu’à New York, sans quoi il serait resté un être taciturne tapi dans une chambre enténébrée.

Bien qu’intellectuellement prise en charge par un new-yorkais, une provinciale comme Annie Hall a tendance à verser dans l’excès inverse et passer directement de la crédulité d’une oie de roman russe à la dépravation dégénérée qui caractérise la dernière partie complémentaire de ce découpage géographique et intellectuel de l’Amérique, encore plus abhorrée sans doute que la campagne : la côte Ouest. Alvy s’est en effet évertué à instruire Annie : il l’a inscrite en lettres à l’université. Initiative funeste : la littérature se révélera tout à fait inapte à susciter quoi que ce soit chez Annie, par contre cette dernière va y découvrir tout un monde de cuistres et de poseurs dans lequel elle va trouver toute sa place : qu’elle s’habille en enfant de chœur à la campagne ou en snob à la ville, la superficialité trouve toujours son chemin et Annie un amant :

Alvy Tu as une liaison avec ton professeur.

Annie Il n'y a rien de sexuel. Il est marié. Il me trouve juste chouette.

Alvy Chouette ? Tu n'as plus douze ans !

Annie C'est une expression de Chippewa Falls.

Alvy Qu'importe ! Après, ça sera « mimi » et « pêchue ». Puis la main aux fesses.

Annie Tu as toujours été hostile envers David.

Alvy Tu appelles ton prof David ?

Annie C'est son prénom.

Alvy Un nom biblique ! Et toi ? Il t'appelle Bethsabée ?

Annie Alvy, c'est toi qui n'as jamais voulu t'engager. Je ne suis pas assez intelligente pour toi.

Leur histoire prend logiquement fin lors d’un déplacement professionnel d’Alvy à Los Angeles. Alvy y retrouve un ancien ami new-yorkais (qui l’appelle Max) et Annie un producteur de disques (Paul Simon de Simon et Garfunkel) pour qui elle va quitter Annie. Ce voyage est l’occasion pour Woody Allen de dépeindre un univers à la fois branché et grossier, aseptisé, vide de sens.


Rob Je n'ai jamais été aussi détendu que depuis que j'ai déménagé ici, Max. J'ai pour voisin Hugh Hefner. Il me laisse utiliser son jacuzzi. Et les femmes ressemblent à celles de Playboy, sauf qu'elles bougent bras et jambes.

Annie Je n'arrive pas à y croire ! Nous sommes à Beverly Hills !

Alvy L'architecture est très homogène. Styles français, espagnol, Tudor, japonais.

Annie Ouah ! C'est super propre.

Alvy Ils ne jettent pas leurs poubelles. Ils les gardent pour la télévision.

Rob Fous-nous la paix, Max. C'est Noël.

Alvy Je n'arrive pas à croire que c'est Noël !

Annie Il neigeait et c'était gris à New York, comme d'habitude.

Alvy Le père Noël va faire une insolation.

Rob Max, il n'y a pas de crimes, pas d'agressions. Il n'y a pas de crimes économiques.

Alvy Mais il y a des meurtres rituels de sectes et des assassins de germes de blé !

[…]

Rob Ton coup de fil m'a surpris, Max.

Alvy Ouais. J'ai eu l'impression de mal tomber. J'entendais des gémissements aigus.

Rob Des jumelles, Max. Seize ans. Imagine toutes les possibilités mathématiques...

Alvy Tu es un acteur, Max. Tu devrais jouer Shakespeare à Central Park.

Rob J'ai déjà donné, Max, et je me suis fait agressé. Je jouais Richard II et deux gars en cuir m'ont braqué mes collants.

[Rob enfile un masque]

Alvy Max, on va traverser une zone de plutonium ?

Rob Ca protège des rayons alpha, Max. Tu restes jeune.

Alvy laisse donc Annie aux mains de Los Angeles.

Alvy Donc... tu ne reviens pas à New York ?

Annie En quoi New York est spéciale ? Ville moribonde. Tu as lu Mort à Venise.

Alvy Tu ne l'avais pas lu avant que je ne te

l'achète.

Annie Alvy, tu es incapable de jouir de la vie. Tu es comme New York. Tu es comme cette île.

Ironie du désespoir, les efforts entrepris par Alvy se retournent contre lui, l’art n’aura été qu’un marchepied muant la stupidité crasse d’Annie en cynisme hautain.

« Tu es comme New York. Tu es comme cette île. » 

Moins polémique qu’Annie Hall à l’encontre de l’Ouest, Manhattan célèbre l’amour de Woody Allen pour sa ville, ses gratte-ciels à la fois puissants et élancés comme la Rhapsody in Blue de George Gershwin et ses avenues palpitantes de mille vies qui se croisent dans les fumées des bouches d’égout. A l’instar d’Intérieurs réalisé l’année précédente, le film bénéficie d’un éclairage et d’une esthétique beaucoup plus travaillés auxquels l’arrivée du chef opérateur Gordon Willis (Le Parrain 1 et 2), surnommé « le prince des ténèbres » dans la profession pour son goût pour la sous-exposition, n’est sans doute pas étrangère. Les premières images du film sont une succession de prises de vue d’un noir et blanc somptueux, sur lesquels la voix off de Woody Allen interprète un écrivain rédigeant le premier chapitre d’un nouveau roman. La première phrase est « Il adorait New York » mais il ne parvient pas à se décider pour « Sa vision de Manhattan était trop romantique, comme tout le reste. L'effervescence de la ville le faisait vibrer. » ou bien pour « Pour lui, c'était une métaphore de la décadence de la culture contemporaine. Difficile de vivre dans une société désensibilisée par la drogue, le bruit, la télévision, le crime, la saleté... ». Une fois encore, à l’intérieur même du film, Allen s’exprime par le prisme d’une autre œuvre d’art, en l’espèce un roman, cette fois pour décrire sa propre incapacité à expliquer le culte qu’il voue pour sa ville, il ne peut choisir un commencement, il ne peut le mettre en mot, il l’aime par tous ses aspects, dans tous ses paradoxes.

Même décor, mêmes acteurs, même histoire d’amour vouée à l’échec que dans Annie Hall, même rôle autobiographique de scénariste de télévision, en revanche Diane Keaton campe à présent Mary, jeune yuppie snob et pédante, éditrice de son état. A mille lieux de la provinciale inculte de Chippewa Falls en apparence, et pourtant tout autant paumée, finalement assez proche dAnnie Hall dernière époque. Woody Allen épingle dans Manhattan ces poseurs new-yorkais pour qui l’art n’est que l’eau de leur moulin à vanités de la même  qu’il épinglait vulgarité des producteurs californiens dans Annie Hall.

Isaac (Woody Allen) sort avec Tracy (Mariel Hemingway), une lycéenne brillante et sensible. Yale (Michael Murphy) leur présente Mary, sa maîtresse, avec laquelle il a fondé « l’Académie des réputations surfaites » dans laquelle ils jettent pêle-mêle Gustav Mahler, Isak Dinesen, Carl Jung, Scott Fitzgerald, Lenny Bruce, Norman Mailer, Heinrich Böll, Vincent van Gogh et Ingmar Bergman. Furieux, Consterné, Isaac leur enjoint d’y ajouter Mozart.

Isaac Bergman ? Bergman est le seul génie dans le monde du cinéma.

Yale C'est un grand fan de Bergman.

Mary Vous êtes son opposé ! Vous écrivez des sketches fabuleux pour la télé. Alors que son approche est tellement scandinave. C'est sinistre. Et tout ce Kierkegaard ! Ce pessimisme pubertaire en vogue. Et ce silence. Le silence de Dieu. OK, j'adorais lorsque j'étais à Radcliffe, mais bon, il faut évoluer. Vous ne voyez donc pas qu'il glorifie les obsessions psychologiques et sexuelles en les alliant à des questions philosophiques grandioses.

Plus tard, seul avec Tracy :

Isaac Quelle plaie cette bonne femme !

Tracy Elle était mal à l'aise.

Isaac Mal à l'aise ? Une despote ! Elle était redoutable ! Une vraie cérébrale. Comment une midinette de Radcliffe se permet-elle de juger Scott Fitzgerald, Gustav Mahler et Heinrich Böll ?

Tracy Pourquoi t'énerves-tu ?

Isaac Parce que j'abhorre ces âneries pseudo-intellectuelles. « Van Goch »! Tu l'as entendue ? Van Goch ! Une prononciation arabe ! Une autre remarque sur Bergman et je lui faisais recracher ses mots.

Tracy Est-elle la maîtresse de Yale ?

Isaac Ca me laisse totalement perplexe. Il a une femme merveilleuse et il préfère fricoter avec cette crétine. Il a toujours eu un faible pour ce genre de femmes, aimant discourir pendant des heures sur la réalité existentielle. Je les imagine assis par terre, avec du vin et du fromage, et parlant de « allégorythme » et de « didacticisme ».

Tracy J'ai l'impression que Yale l'aime bien.

Isaac Moi, je ne crois pas aux aventures extraconjugales. Les gens devraient rester ensemble à vie, comme les pigeons ou les catholiques.

Tracy On n'est peut-être pas fait pour ne vivre qu'une seule histoire. On est peut-être censé vivre plusieurs histoires, de longueurs différentes. Le mariage, c'est démodé.Isaac Ne me dis pas ce qui est démodé ou non. Tu as dix-sept ans. De la génération drogue, télévision et pilule.Pourtant, Isaac va quitter Tracy pour Mary, se laissant séduire par l’aplomb avec lequel elle toise ses contemporains, avant qu’elle ne retourne avec Yale. Mary est finalement aussi superficielle qu’Annie. Et Tracy ? Elle possède cette ingénuité pleine de promesses qu’Annie a gâchée. Ainsi elle emmène Isaac se promener en calèche à Central Park, se laissant aller au plaisir simple d’une distraction qu’il trouvait « tarte ». Comme Alvy, Isaac cherche à l’instruire mais cette fois il n’y croit plus. Erreur une fois de plus : fatigué de Mary et de sa cérébralité qui la conduite à analyser en permanence mais à ne jamais ressentir une œuvre d’art, il reprend son roman :

« Une idée de nouvelle sur les habitants de Manhattan qui, constamment, se créent des problèmes névrotiques inutiles pour éviter d'avoir à répondre à des questions plus terrifiantes et insolubles concernant... l'univers. Le ton doit être optimiste. Très bien. La vie vaut-elle d'être vécue ? Très bonne question. Disons qu'il y a certaines choses qui rendent la vie intéressante. Lesquelles ? OK... pour moi... je dirais... Groucho Marx, pour commencer. Et Willie Mays. Et... le 2ème mouvement de la symphonie Jupiter. Et... la version de Louis Armstrong de Potato Head Blues. Les films suédois, bien sûr. L'Education sentimentale de Flaubert. Marlon Brando, Frank Sinatra. Ces pommes et poires incroyables peintes par Cézanne. Les crabes à Sam Wo's. Le visage de Tracy. »

Comment ne pas mettre en parallèle la liste des académiciens surfaits et cet inventaire ? Le premier est le produit d’une approche froide, analytique, cérébrale de l’art, teintée d’un iconoclasme convenu, lui-même ô combien surfait. Le second est l’humble constat empirique d’émotions sensuelles et l’hommage à ceux qui les ont provoquées. Ainsi Mozart côtoie-t-il un joueur de baseball, des crabes et, comme une évidence, Tracy.

Epilogue

L’année suivante, en 1980, sort Stardust Memories, peut-être le plus film le plus ambitieux mais aussi le plus controversé de sa filmographie, qui divisa tout autant la critique que les fans. Sur la lancée de Annie Hall et Manhattan, Woody Allen et son personnage se confondent mais il a franchi un cap : il n’est plus scénariste pour la télévision mais réalisateur de comédies à succès. Le film raconte les déboires de la célébrité et les embûches que le succès dresse sur son chemin vers la réalisation d’un « vrai » film d’auteur. En laissant totalement de côté la dimension comique, on lui a reproché de se prendre réellement au sérieux. Contrairement à Intérieurs (1978), l’identification du personnage et de l’auteur est ici inévitable et le public fut vexé de voir ce réalisateur aigri lui signifier son mépris pour ceux qui ont aimé ses premiers films. Un malentendu que Woody Allen ne cessera de déplorer. Il faudra alors attendre Hannah et ses sœurs (1986) et Crimes et délits (1989) pour le retrouver dans un rôle de scénariste ou de cinéaste désespéré, mais en personnage secondaire, comme une cerise discrète sur le gâteau de ses comédies.

Jean.

sb


[1] Marshall McLuhan était un sociologue des médias très connu aux Etats-Unis.

[2] Groupe de marginaux, du nom de leur meneur Charles Manson, ayant commis plusieurs assassinats d’une sauvagerie extrême, notamment celui de l’actrice Sharon Tate, au courant de l’été 1969.

[3] Couple de chanteurs country.



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